Storming Juno – Ultimate gamification ou ludification ultime sur le débarquement canadien à Juno pendant le D-day


Copyright©stormingjuno.com

Une fois de plus, nous voici de nouveau bluffés par une production canadienne, Storming Juno, qui mêle une technique irréprochable en flash à une « gamification » (ludification) totale. Cette impression est d’ailleurs amplement partagée par celui qui fut notre « curator » (prescripteur) en nous signalant l’existence de cette création : Gerald Holubowicz, Photographe (www.gholubowicz.com, @gholubowicz). Son invitation à voir cette création Storming Juno était pleine de promesses, on vous la livre in extenso : « C’est l’utilisation de l’immersion au service d’une narration qui place l’internaute direct épaule contre épaule avec les soldats de l’époque ». On est donc venu, on a vu, on a été conquis et en prime on vous livre une interview, celle de Gerald Holubowicz, auteur de Maux de Presse, avec Jean-Nicholas Guillo (www.jeannicholasguillo.com), sous la supervision de Wilfrid Esteve (www.wilfridesteve.com, @Wilfrid_Esteve). Gerald travaille d’ailleurs avec Jean-Nicholas Guillo sur un nouveau projet nommé Moneyocracy, il y revient dans l’interview ci-dessous.

Juno Beach, 6 juin 1944, comme si vous y étiez !

Immersion totale, vous voilà plongé(e) en plein D-Day avec les divisions canadiennes débarquant le 6 juin 1944 sur Juno Beach, une des plages les mieux défendus par les allemands retranchés. Une fois sur le théâtre des opérations, c’est à dire sur la plage sous un feu nourri, on se surprend d’ailleurs la première fois à baisser la tête pour échapper aux balles qui fusent, tant l’environnement est criant de vérité, vous pouvez vous déplacer à 360 degrés afin d’aller vers telle ou telle histoire. Histoires qui sont autant de séquences, souvent bouleversantes, de désormais vieux monsieur, qui témoignent de l’enfer dans lequel ils furent très jeunes plongés au matin du 6 juin 1944.

Vous voilà, vous aussi, devenu un acteur des photos flous de Robert Capa mais ici rien ne semble flou, tout est fait dans un souci d’hyper-réalisme, du détail. Comment ne pas évoquer le scène du débarquement de « Saving private ryan » de Steven Spielberg, rien ne vous est épargné, ni du bruit, ni l’agitation, la « gamification » est totale, vous êtes plongé(e) dans ce jeu de grandes personnes : la guerre.

Naissance d’une nation

Une production étourdissante avec une qualité graphique et plastique exceptionnelle pour un événement sans précèdent dans l’histoire canadienne. En effet, la débarquement à Juno, c’est l’émergence du Canada, le pays à ce qui parait favori de la reine Elizabeth II, au niveau international, hors du continuum historique du Commonwealth, c’est identique à Valmy pour la république française ou Gallipoli lors de la bataille des Dardanelles pour les australiens et les néo-zélandais.

Il n’est pas étonnant que les canadiens aient mis le paquet pour cette production sur un événement majeur de leur conscience national. De fait, cette production a remporté un FWA (Favourite Website Awards), distinction reconnue dans l’industrie de l’Internet depuis les années 2000, une genre d’oscar du web en quelque sorte.

Interview de Gerald Holubowicz (www.gholubowicz.com, @gholubowicz)

En ces temps d’élections présidentielles, en France, aux USA, en Corée, Gerald Holubowicz a décidé de se consacrer à l’avenir de ce qui à ce jour était considéré comme la première et la plus ancienne des démocraties modernes et qu’il connait bien : la démocratie américaine.

Moneyocracy
Moneyocracy, moneyocracy-project.com, @moneyocracy

3WDOC :« Après Maux de Presse, sur quoi travailles-tu en ce moment ? Parle-nous un peu de Moneyocracy ? »

Gerald Holubowicz : « Moneyocracy est un documentaire transmedia sur le financement des campagnes américaines et plus précisément de la campagne présidentielle de 2012. L’histoire débute avec la décision de la Cour Suprême rendue en janvier 2010, connue sous le nom de Citizen United vs F.EC. Peu de décisions de la Cour Suprême des États-Unis ont réellement eu des conséquences dramatiques sur la société américaine et radicalement bouleversé l’histoire de ce pays.
En réalité même, il n’y en a que deux.
La première, rendue en 1857, par le Chief of Justice (Juge en chef des États-Unis) Robert B. Taney, légalisait l’infériorité des esclaves par rapport aux blancs et leur refusait citoyenneté et protection constitutionnelle. Le jugement – connu comme la décision « Dred Scott », du nom de l’esclave qui poursuivait son maître en justice afin d’obtenir sa liberté – cherchait à couper court aux débats enflammés qui faisaient rage autour de la question de l’esclavage. Elle eut l’effet inverse : quatre ans plus tard, la guerre civile entre les États du nord et du sud des États-Unis éclatait et faisait plus d’un demi-million de morts.
La seconde est très récente. C’est celle du du 21 janvier 2010. Rendue par le Chief of Justice John G. Roberts, elle porte le nom de Citizen United vs. Federal Election Commission.
Cet arrêt remet en cause de manière radicale la législation qui l’a précédé, et va sans aucun doute bouleverser le paysage politique des Etats-Unis, en supprimant le plafond de dons autorisés dans le cadre d’une campagne électorale par les entreprises, les particuliers et les syndicats.
Une course à l’influence s’engage…
Résultat, les élections de mid-term en novembre 2010 ont vu une avalanche de pubs politiques déferler sur les écrans de TV américains, et alors que nous assistons aux primaires républicaines, les choses ne font qu’empirer. Ces pubs sont commanditées par des associations appelées Super PACs et 501c4 en support des campagnes officielles et financées avec l’argent de corporations et de milliardaires. Au total, un électeur Américain en Caroline du Nord à été exposé Durant la champagne des primaires de cet Etat, à près de 182 spots de pubs politiques. »

3WDOC : « Ton titre évoque furieusement la dénonciation de la Ploutocratie, les 200 familles, avec un titre aussi provocant que Moneyocartie, c’est clairement de créer un électrochoc dans nos consciences mais ne crains-tu à court-terme pas de faire le jeu du populisme et de la démagogie ? »

Gerald Holubowicz : « Le titre est accrocheur évidement, mais le projet échappe à la démagogie pour s’attacher à la pédagogie. L’idée de Moneyocracy n’est pas de s’attaquer aux individus – Représentants de la Chambre ou Sénateurs Américain – mais bien à un système dans lequel Démocrates comme Républicains se retrouvent piégés. La vision de ce projet dépasse les clivages politiques pour analyser l’économie de la politique sous le spectre de la décision de la Cour Suprême. D’ailleurs même aux U.S et depuis janvier 2010, des voix s’élèvent pour dénoncer cette décision.
Il suffit de voir le discours de John McCain – l’ancien adversaire de Barack Obama pour la présidentielle de 2008 – s’insurger contre la décision et mettre en garde contre ses effets corrupteurs. On comprend rapidement que le pouvoir de l’argent dans le processus électoral n’est pas vécu comme un danger uniquement par les ultra libéraux (au sens américain du terme, c’est à dire à gauche). C’est une question que tous se posent et un débat qui envahit progressivement les primaires Républicaines. Les candidats – de Mitt Romney à Newt Gingrich en passant par Rick Santorum – se plaignent de plus en plus de la présence des SuperPACs et de leur influence dans le débat à travers les pubs négatives qui prolifèrent sur la toile et à la TV. Le projet se veut donc didactique – par l’entremise du documentaire – et immersif – via l’idoc (documentaire interactif).
Le premier ayant pour vocation à disséquer la décision de janvier 2010, à la mettre en perpective par rapport à l’histoire et en analyser les conséquences sur les campagnes présentes et à venir. Le second cherchant à engager l’internaute dans une réflexion morale sur le financement des campagnes en l’amenant à faire un certain nombre de choix cornéliens tout au long de son parcours dans l’idoc. A ce niveau d’ailleurs nous allons délibérément chercher des mécaniques de serious gaming pour donner à l’expérience un caractère immersif qui permettra à l’internaute de vivre son choix plutôt que de le raisonner. »

3WDOC : « Ce phénomène en devenir de privatisation de la démocratie aux USA n’est-elle pas le nouveau visage de la droite aux USA et de la droite en général comme le dit Marco Simone une droite nouvelle qui l’emporte parce qu’elle a compris notre époque consommatrice, individualiste, pressée et médiatique, et sait se montrer pragmatique et sans idéologie ? L’expression politique et ultime du monstre doux comme il la nomme aussi, concept pas loin de la soft power ? »

Gerald Holubowicz : « Je pense très honnêtement que le visage que la droite aux Etats-Unis nous présente aujourd’hui n’est pas si récent que ça. La transformation du parti Républicain est entamée depuis 64 suite à l’échec des Présidentielles de Barry Goldwater qui à ce moment précis a su comprendre les failles du discours conservateur de l’époque et se doter des instruments de relais idéologique pour asseoir sa vision. L’école de Chicago et la vision de Milton Friedman – économiste neolibéral auteur de la théorie du choc – ont finalisé l’approche économique des Républicains et ont permis l’accession à la présidence de Reagan.
Cette compréhension du système consumériste et de son impact sur la démocratie date donc au minimum des années 70 et est utilisé par les Républicains depuis lors. Quant à la notion de soft power, c’est le « manufacturing consent » de Noam Chomsky. Progressivement le système amène les citoyens, et ce par le biais de l’économie, à accepter des normes de vie qui ne reposent plus sur le pacte sociétal d’une nation, mais sur le moteur de consommation qui l’anime. Aujourd’hui c’est l’ensemble de ces idées et des politiques qui en ont découlé entre les années 70 et 80 qui convergent. Elle profitent d’un affaiblissement considérable de l’engagement politique de la part des Américains pour créer les conditions de la prise de pouvoir des corporations.

L’Europe n’échappe pas à la règle, même si dans notre cas, les consciences politiques réveillées à l’occasion de la dernière guerre sont encore très vives. Il voir le taux de participation à la présidentielle Américaine pour comprendre que nous avons encore quelque ressorts de résistance… même s’ils s’érodent. » »

3WDOC : « Etre conscient d’une chose ne fait plus de nous forcément des acteurs au sens politique mais plutôt des spectateurs lucides mais souvent passifs ? On parle souvent de post-modernisme, de post-capitalisme, ne crois-tu pas que l’on va pouvoir parler de post-démocratie en se souvenant trop tard que les élections ne se gagnent pas seulement sur les réseaux sociaux et en communication mais par les urnes ? »

Gerald Holubowicz : « Nous sommes clairement dans une post-démocratie ! Il suffit de voir pour ça les dernières manœuvres de Ron Paul, candidat Libertaire aux primaires Républicaines pour comprendre cela. Ce sénateur du Texas a en effet annoncé qu’il avait en fait gagné la plupart des caucus que Mitt Romney et ses co-candidats clamaient avoir pourtant remporté.
Ron Paul a-t-il perdu la raison ? En fait pas du tout, il utilise une faille du système électoral. Aux U.S, on n’élit pas directement un candidat, mais des délégués qui voteront pour ce dernier. Rien n’interdit par ailleurs d’avoir un accord avec ces délégués pour qu’ils désignent en bout de chaine un autre candidat que celui dont il se réclamait au départ. Concrétement vous êtes citoyen, désignez Romney comme candidat Républicain pour la présidentielle et le délégué censé répercuter votre choix désigne à la place Ron Paul.
On est clairement dans le cadre d’une élection non-représentative, une des marques de la post-democratie. Colin Crouch dans son livre « Post Democracy » explique bien comment le neoliberalisme à rapproché significativement l’Etat du monde des entreprises, créant une frontière si poreuse que désormais les intérêts de la démocratie sont liés à ceux de ses corporations, plus à ceux de ces citoyens. Comme disait Keith Olberman dans sa diatribe anti Citizen United en parodiant la citation de Lincoln « nous sommes dans un gourvenement du peuple, par les corporations, pour les corporations ». »

3WDOC : « La moneyocratie est-elle déjà une réalité en Europe notamment avec l’expérience Berlusconienne en Italie ou Poutine en Russie ? Prévoyez-vous une suite en Europe et dans le monde du projet Moneyocracy ? »

Gerald Holubowicz : « Je ne crois pas que nous en soyons tout à fait au niveau des Etats Unis dans le sens ou il y a encore une certaine pudeur dans la classe politique sur ces sujets. L’Europe est composée de peuple « sanguins » qui n’hésiteront pas à se révolter – comme en ce moment en Grèce – si l’on tente de passer des textes de la nature de « Citizen United vs F.E.C ». Les manœuvres sont donc d’un autre ordre, peut être plus subtiles. Pour ma part, je ne pense pas travailler sur l’Europe, ni même sur la France. La phase que traverse les Etats-Unis pour moi ressemble pour beaucoup à ce qu’a connu l’Empire Romain à la fin de son existence. Et franchement en tant que journaliste, photographe et auteur, c’est une période que j’aurai rêvé pouvoir couvrir.
En revanche, un certains nombre d’aspects de Moneyocracy peuvent largement faire l’objet d’autres investigations, documentaires et livres, je pense par exemple à l’anti-chambre législative qu’est ALEC (un groupe de législateur qui rencontrent des patrons pour créer des lois favorables au monde des corporations), ou aux frères Koch et à leur emprise… bref toujours de la politique et de l’économie aux U.S.
En revanche, après ce projet je pense qu’avec Jean Nicholas, nous feront une pause en explorant un de ces sujets préféré : les cocktails… en termes d’expérience transmédia je pense que ce sera très fun. »

3WDOC : « Une note optimiste…. Que souhaites-tu pour le webdocumentaire pour l’année 2012 à venir ? »

Gerald Holubowicz : « Qu’il devienne un vrai documentaire interactif, qu’on arrête d’envisager l’objet comme un site évolué mais que les auteurs entament un vrai dialogue avec les internautes, partagent une part de l’histoire en leur laissant plus de place dans les dispositifs.
Je suis convaincu que l’interface doit créer un dialogue entre créateur et « spectacteur » pour déployer l’histoire et engager les gens à l’action. Certains se lancent déjà dans quelques initiatives et c’est tant mieux, je souhaite vraiment que ça se développe. Notre rôle aujourd’hui est faciliter la compréhension d’évènements complexes, nous sommes des facilitateurs d’expression. »

Moneyocracy

Un grand merci à Gerald Holubowicz pour sa disponibilité.

Marco Simone définit ce qu’il entend par « monstre doux »

Qui est ce « monstre doux » dont vous parlez dans votre livre ?
Raffaele Simone : « Dans De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville décrit une nouvelle forme de domination. Elle s’ingérerait jusque dans la vie privée des citoyens, développant un autoritarisme « plus étendu et plus doux », qui « dégraderait les hommes sans les tourmenter ». Ce nouveau pouvoir, pour lequel, dit-il, « les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent pas », transformerait les citoyens qui se sont battus pour la liberté en « une foule innombrable d’hommes semblables (…) qui tournent sans repos pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, (…) où chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée des autres »

Source : Raffaele Simone : « Pourquoi l’Europe s’enracine à droite »
http://www.lemonde.fr/politique/article/2010/09/12/pourquoi-l-europe-s-enracine-a-droite_1409667_823448.html

Juno Beach

Pour aller plus loin