Tarnac, magasin général, webdocumentaire – Retour sur le tarnac

Tarnac, magasin général, webdocumentaire  - Retour sur le tarnacCopyright©magasin-general.fr

Voilà un imbroglio juridique et politique qui méritait d’être traité car l’affaire de Tarnac, comme elle est communément appelée, est un ensemble de faits avérés ou supposés, disséminés aux quatre coins de la planète, n’ayant pas forcément de liens entre eux. Avoir une vue d’ensemble de cette affaire relève de la gageure. C’est pourtant ce à quoi David Dufresnes s’est attelé dans un livre « Tarnac, magasin général » puis dans ce webdoc éponyme, aidé pour cette création numérique par Antonin Lhôte. Dans les deux cas, il s’agissait de produire, au sens propre du terme, une radioscopie détaillée de cet enchevêtrement. A l’aide d’une investigation rigoureuse et d’un travail de quasi-géomètre, le webdocumentaire offre un aperçu exhaustif, chronologique et géographique des faits rien que des faits au-de-là de tous les fantasmes et interprétations politiques auxquelles cette affaire a donné lieu.

Avec Manipulations, une histoire française, cette méthode d’investigation, chronologique et tatillonne, avait déjà fait merveille ! On y retrouve tous les faits, les personnages, les lieux, les dates, les document relatifs aux principaux protagonistes connus et moins connus de cette affaire : Julien Coupat, Yildune Levy ou d’Alain Bauer et de Michelle Alliot-Marie…

Il restait à rendre « comestible » pour un internaute lambda, cette masse d’informations et c’est là le plus bluffant car ce remarquable travail journalistique est étayé pour le coup par une utilisation ingénieuse de modules à disposition de tous, notamment des cartes Google. Usage qui n’est pas sans rappeler l’usage avancé qui est fait dans www.conflicthistory.com qui a déjà été évoqué il y a quelque temps sur ce blog.

Tarnac, magasin général est une vraie « masterclass » de journaliste en ligne et de maitrise technologique à bon escient. Une création à découvrir de toute urgence donc.

Tarnac, magasin général

Tarnac, magasin général

Le livre de David Dufresnes d'où est tiré le webdocumentaire "Tarnac, magasin général". Une enquête exhaustive sur l'affaire Tarnarc.

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Une précaution des auteurs qui n’est pas de trop

Aucun jugement n’ayant encore été prononcé dans «l’affaire », toutes les personnes mises en examen citées ici sont présumées innocentes. Les adresses et numéros de téléphone affichés sur ce site sont tous publics. Les autres ont été masqués, pour des raisons de confidentialité.

Interview croisée de David Dufresne (@davduf) et Antonin Lhôte, (@Lotinno)

Une interview croisée de David Dufresne (@davduf) et Antonin Lhôte, (@Lotinno) qui reviennent sur la genèse et l’élaboration de « Tarnac, magasin général ».
Quant à 3WDOC, après cet intermède journalistique, nous revenons au développement de notre application que vous êtes nombreux à attendre de pied ferme !

Un grand merci à David Dufresne (@davduf) et Antonin Lhôte, (@Lotinno) pour leur disponibilité.

  • 3WDOC : « D’où vous est venue l’idée de cet objet ? »

    David Dufresne : » C’est Antonin qui en est à l’origine, à l’époque où il relisait mon manuscrit et me soutenait comme un frère… Il s’était mis, comme ça, tout seul, à GoogleMapiser comme un fou. Il avait ressenti le besoin d’aller regarder ce que je racontais, une sorte de fact-checking involontaire et voyageur.

    Antonin Lhôte : « Un besoin de voir, oui ! Les visages, les bureaux des policiers, les voies de chemin de fer… Et involontaire est le mot. Cela me paraissait naturel. Et parfaitement complémentaire… »

    David Dufresne : « Ensuite, il a repris de plus belle et travaillé comme un dingue pendant plus d’un mois, de jour comme de nuit.. »

    Antonin Lhôte : « Hum..;-) oui, bon c’est vrai que c’est un sacré chantier. Mais on tenait à être très précis dans la carte comme dans la chronologie. »

    David Dufresne : « Pour Antonin, c’était la recherche de l’axe parfait, du document juste. Peu à peu, il dessinait une carte qui permettait de suivre mon récit, d’aller d’un lieu à un autre, du Magasin général de Tarnac à la DCRI, comme un road book, avec géolocalisation, extraits du livre, liens, photos ou vidéos personnelles, documents rares ou piochés (et sourcés) sur le web. Sans le savoir, d’autres menaient un projet similaire, en version XXL (cartographie de la France à travers les oeuvres littéraires, rien de moins !).

    Antonin Lhôte : Au depart, cette carte était donc pour moi un document de travail de relecture. Une sorte de road book de copilote. Mais après la sortie du livre, une évidence est apparue: cela pouvait intéresser le lecteur, une carte, une chronologie pour placer les points de repères de cette longue « affaire » cela pouvait enrichir, faire vivre le texte sur le web, aider à comprendre et vouloir comprendre. En un mot cela servait le propos je pense. L’essentiel. »

  • 3WDOC : « Quelle a été la durée de l’enquête qui a servi de base au livre puis au webdoc ? »

    David : « J’ai travaillé sur l’ « affaire » dès qu’elle est apparue publiquement, en novembre 2008. Mon livre est sorti en mars 2012. Entre ces deux dates, trois ans et demi ont passé, et je n’ai pas arrêté. J’ai rencontré des dizaines de protagonistes, qui m’ont chacun livré leur point de vue, leur témoignage. »

    Antonin : « Mon but n’était pas de refaire l’enquête, ni de la compléter par un autre travail de terrain. Au contraire, je crois que si j’ai pu un peu aider David lorsqu’il écrivait c’est parce que je n’observais pas, moi, depuis trois ans, cet échiquier incroyable.
    Le travail de relecture s’est espacé par phases sur environ 6 mois. Difficile de dire combien de temps pour les recherches concernant l’extension.. Une partie pendant cette période, une autre au moment de la conception et du développement en mars et avril. »

    David : « Pour être précis, je ne crois vraiment pas qu’on puisse dire que notre objet web soit un webdoc à proprement parler. C’est une variation du livre, une succursale en couleurs du Magasin général, si vous voulez, une sorte de dérive, au sens Situationniste du terme, une ballade, dans le temps et dans l’espace. »

    Antonin : « Ce fut d’ailleurs une autre évidence ! Je ne voyais pas l’intérêt de « décliner » le livre dans un Webdoc « autonome ». C’est une couleur complémentaire en fait. »

    David : « Pour être franc, dire de chaque objet web qu’il est un webdoc dès lors qu’il possède une timeline et/ou une carte, c’est réducteur… Notre Tarnac Web est un module, un bidule, rien de plus. Pour tout dire, j’avais envisagé il y a deux ans un objet bien plus proche du genre webdocumentaire mais, pour différentes raisons, j’ai laissé tomber. Outre que le livre, dans sa relation intime, me semblait plus adéquat; les diffuseurs ne semblaient pas chaud pour tenter l’investigation en ligne. »

    Antonin : « J’ajoute une autre dimension qui m’a parue essentielle: l’ « affaire » n’est pas terminée judiciairement. Certains ne s’en souviendront peut être pas lorsqu’elle sera jugée, si elle l’est. La chronologie a donc pour moi aussi un rôle « vivant », réactualisable et humblement pédagogique. Déjà, celle-ci prolonge et dépasse celle du livre. Puisqu’il s’est déroulé des événements depuis, parfois en partie à cause du livre, comme l’auto-déssaissement du juge d’instruction… »

  • 3WDOC : « L’usage astucieux des cartes google, du service timeline.verite.co semblent être un choix ? Pouvez-nous nous donner les raisons qui ont motivé ce choix ? »

    Antonin : « Il y a deux choix et un hasard. Le premier choix, c’est de chercher depuis quelques temps, après une longue expérience de la télévision, à utiliser et expérimenter les outils du web. Une certitude qu’ils sont l’une des clefs intelligentes, salutaires, du journalisme.

    Le second choix.. Je suis accro aux outils de timeline… Si, si ! J’en cherchais une, belle, efficace, pour la chronologie. Mais celles que je testais ne convenaient pas… Et le hasard fut que Greg Trowbridge d’Upian déniche celle qui est en cours de développement sur timeline.verite. Une réussite… Souple. Open source. Les talents d’Upian pouvaient s’en emparer, la personnaliser, etc. Un régal. »

  • 3WDOC : « Quel a été le rôle d’Upian ? »

    David : Depuis Prison Valley, nos liens sont, comment dire… fraternels. Alors quand j’ai parlé à Alexandre Brachet de ce que Antonin concoctait dans son coin, Alex a fait comme souvent. Il m’a dit de foncer, et qu’il m’aiderait. En l’espèce, il a laissé Sébastien Brothier, déjà à l’oeuvre dans Prison Valley, s’occuper bénévolement du design et Maxime Quintard de toute l’intégration technique. Et ensemble, on a fait comme d’habitude: on a bossé un peu plus que prévu… Et voilà. Zéro franc, zéro centime, zéro budget, juste des technologies ouvertes, et beaucoup de temps consacré.

    Antonin : « Un appui indispensable et généreux, oui. Maxime m’a considérablement aidé pour certains codes, moi qui était plus flash qu’html. Il faut dire aussi que nous avons tous travaillé à distance.. David à Montréal. Moi, entre province et Paris, comme Maxime. On expérimentait aussi les outils web de ce genre de contraintes. Un autre volet très intéressant ! »

  • 3WDOC : « A votre avis, les moyens très importants engagés par l’état français dans l’enquête et le fiasco judiciaire qui s’en est suivi, cela n’a-t-il pas contribué à créer un mythe politique autour de Tarnac ? »

    David : « Si mythe politique il y a, c’est bien avant que l’ « affaire » n’éclate au grand jour. J’essaye de montrer dans mon livre, et on le perçoit aussi j’espère dans l’extension web, combien cette « affaire » est le fruit de fantasmes, d’instrumentalisation de la part d’une partie de l’Etat pour des raisons parfois très différentes, voire antagonistes. De ce point vue, l’opération Taïga (c’était son nom de code) a totalement foiré. Un outil comme la frise chronologique est assez cruel sur ce point: en quelques glissements de fenêtres, on voit une affaire qui glisse, justement, qui s’enfonce, qui s’enlise. »

  • 3WDOC : « Au-de-là de ce projet, sur quoi travaillez-vous en ce moment ? »

    Antonin : « J’attends la sortie de 3WDOC studio 2 pour tester autre chose !:-) alors !?! Non sérieusement, j’ai également un projet en cours assez long de photo et de web Et enfin, je collabore au CFPJ ou je mène, entre autres, des ateliers (dont un prochainement), qui ont le même objectif: chercher et travailler en labo avec des journalistes sur ces outils. Je ne désespère pas voir un jour certaines rédactions s’en emparer ! »

    David : « Je travaille actuellement sur un objet web produit par l’agence québécoise Toxa, à qui l’on doit beaucoup de très belles productions, comme « Montréal en 12 lieux », et qui sera co-produit par l’ONF et Arte. Le sujet est encore confidentiel, parce que sensible. Nous avons déjà réalisé un prototype et attendons des réponses de financement. »

  • 3WDOC : « Antonin, Parle-nous un peu des formations que vous dispensez… »

    Antonin : « Ma collaboration avec le CFPJ remonte à plus de cinq ans. A Paris et à l’étranger. De l’image de télévision au web avec les ateliers dont je parlais à l’instant. Où nous travaillons souvent avec 3WDOC d’ailleurs !! »

  • 3WDOC : « Pour cette année en cours, donnez-nous un ou deux projets qui vous ont plu dans le domaine du webdocumentaire ? »

    David : « Bear71 et CodeBarre. J’ai beaucoup de respect pour la Raspouteam également. Bien des projets en cours sont également alléchants… On sent que les frontières bougent encore et que le niveau d’exigence monte enfin. Sur ce plan, je trouve que le travail critique du http://cinemadocumentaire.wordpress.com/ participe à cette évolution. On en peut pas dire encore comme en 2008: « ça ne fait que commencer, tout est à faire ». Non, il y a déjà eu assez d’oeuvres, de tentatives, de projets pour qu’on puisse se dire qu’un diaporama sonore, aussi efficace soit-il, n’entre pas nécessairement dans le genre documentaire — qu’il soit web, ou non. »

    Antonin : « Dans ce registre, je retiens surtout CodeBarre qui fut l’une des productions les plus innovantes cette année. En flash encore. Une réussite esthétique qui explore une dimension interactive ludique. Avec un concept pourtant assez simple. Une weboeuvre. »

Tarnac, Corrèze

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